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Le métavers médical : comment les innovations du métavers médical révolutionne la médecine ?

7 min de lecture

Détecter un cancer sur l’avatar d’un patient, améliorer les thérapies grâce à la simulation, permettre aux chirurgiens d’affiner leur technique grâce à la réalité virtuelle (RV) et augmentée (RA)… Telles sont les promesses du métavers, cet espace virtuel dans lequel on interagit de manière totalement immersive, grâce à des avatars. Ce ne sont que des projections, car le métavers en santé est en pleine construction. Mais la communauté médicale française s’intéresse de près à ce futur d’Internet.                                                                                                                             

Dernier-né d’une vague d’innovations digitales, le métavers est une interface virtuelle mêlant 3D, jeu vidéo et réseaux sociaux, au sein de laquelle des utilisateurs interagissent de manière entièrement immersive. Grâce à des écrans, des hologrammes, des casques de VR et des lunettes de réalité augmentée, ils peuvent échanger (des mots, de l’argent), collaborer, créer, mais aussi se former, travailler, apprendre.

Ce néologisme (littéralement “l’univers de l’au-delà”) a été imaginé par Neal Stephenson, dans son roman de science-fiction Snow crash, en 1992. L’auteur y décrit un monde dystopique dans lequel des citoyens se réfugient, grâce à leurs avatars, dans un monde parallèle plus séduisant que le réel.

L’hôpital Bichat en première ligne                            

De fait, le métavers intéresse déjà la communauté médicale, l’hôpital Bichat en tête. « Face à la révolution numérique que nous traversons, il est plus que nécessaire de former les professionnels aux nouvelles technologies », résume le Pr Boris Hansel, endocrinologue pour justifier la création, en 2023, du premier “diplôme universitaire de métavers en santé” dont il sera le codirecteur. Cet enseignement pratique pluridisciplinaire, coordonné par l’Université Paris Cité, en association avec le Centre de Responsabilité Santé Connectée de l’Hôpital Bichat, AP-HP), sera, technologie oblige, dispensé par des enseignants académiques, des industriels, mais aussi des entrepreneurs. L’objectif est de “créer ou développer des projets en santé grâce aux outils numériques”, mais aussi de mieux cerner tous les enjeux qui y sont liés, “notamment éthiques, sécuritaires, économiques et psychologiques”, explique le Pr Patrick Nataf, professeur à l’université Paris Diderot, chef du service de chirurgie cardiaque à l’hôpital Bichat et codirecteur de ce nouveau DU.

Mieux former les médecins

Preuve que cette interface virtuelle pourrait concerner les acteurs de la santé, elle fait l’objet d’un paragraphe entier dans 10 propositions autour du Métavers”, le rapport exploratoire dirigé par Camille François, chercheuse à Columbia University et directrice d’une société en réalité augmentée. Remise le 22 octobre dernier à Jean-Noël Barrot, ministre délégué chargé de la Transition numérique et des Télécommunications, cette étude, rédigée avec l’aide de professionnels du jeu vidéo, d’entrepreneurs spécialistes et de chercheurs en sciences sociales, en intelligence artificielle et en informatique, vise à définir les recommandations pour définir une politique des métavers en France et en Europe.

Outre l’amélioration des actuelles téléconsultations, la réalité virtuelle pourrait améliorer la formation des professionnels de santé. “À l’instar de ce qui existe déjà dans les thérapies en ligne, on peut envisager par exemple des thérapies d’exposition (prise en charge cognitivo-comportementale des phobies par exemple) facilitée par l’immersion dans un environnement (traitement de la peur du vide ou de l’avion par exemple). On pourra ainsi faire des expériences qu’on ne pourrait pas avoir dans le monde physique”, précisent les auteurs du rapport. La plasticité d’un espace virtuel est un atout majeur pour faciliter la compréhension de phénomènes ou de situations, car elle permet de se calquer sur le monde réel tout en le modifiant indéfiniment, et en rendant l’apprentissage plus ludique ou plus intense, car plus “concret”.

Simuler le réel pour dépasser le handicap

L’un des autres axes fondamentaux du métavers en santé concerne la prise en charge de la santé mentale. Les avatars pourraient notamment permettre aux adolescents d’explorer plusieurs facettes de leur personnalité, sans craindre d’être jugés. Les auteurs du rapport y voient aussi un moyen de doper les travaux actuellement menés sur l’orientation spatiale des personnes présentant une déficience intellectuelle, dans le but de favoriser leur accès à l’autonomie. Aujourd’hui menés dans des environnements virtuels spécifiquement conçus, ces travaux seraient plus impactant avec le métavers, dans lequel les patients pourraient faire abstraction de leur handicap à travers leur avatar. L’occasion, soulignent les auteurs, de jouir “d’une liberté de se définir et de se présenter au-delà des préjudices et des discriminations dont elles peuvent faire l’objet au quotidien, et de l’expérience immersive permise par ces environnements.”

Pour Boris Hansel, il faut aussi miser sur lejumeau numérique, cette représentation virtuelle d’un produit, plébiscité par les industriels pour la conception et la simulation. Cela “permettrait aux laboratoires de pouvoir travailler non pas sur vous, mais sur votre avatar, qui serait un clone de vous-même, dans un univers parallèle, via la modélisation mathématique”, explique le Professeur.Allant même plus loin : “on pourrait détecter un cancer du sein sur votre avatar, par exemple si vous (et l’avatar) avez telle mutation génétique favorisant ce type de tumeur.”

Enfin, le métavers pourrait améliorer la recherche, notamment pour favoriser la collaboration des meilleurs experts internationaux, en toute autonomie, comme le réclame la recherche translationnelle, qui permet de passer de l’application fondamentale, indispensable à tout progrès, au volet clinique.

Santé mentale et physique : les dangers du métavers

Toutefois, ce concept aussi fou que fascinant ne pourra se faire sans une analyse approfondie des dangers qu’il représente. Au premier rang desquels figure précisément, et c’est là toute l’ironie de cette technologie, la sursollicitation des écrans sur la santé mentale et physique. L’organisation mondiale de la santé (OMS) s’inquiète par exemple de la sédentarisation générée par le métavers, notamment parce que s’ils sont associés à une mauvaise alimentation, ils peuvent accélérer l’apparition de diabète, de maladies cardiovasculaires et de cancers.

Les effets sur le cerveau sont aussi particulièrement scrutés. Car, contrairement à la télévision et aux jeux vidéo, le métavers fait appel à la proprioception, la perception du corps et de ses mouvements dans l’espace. Or, si la réalité virtuelle permet véritablement de se mouvoir et d’avoir conscience de son corps et de sa position, elle peut engendrer des incohérences sensorielles, des effets de latence entre les mouvements du corps et les réponses de l’environnement virtuel. L’exposition à la réalité virtuelle peut donc induire “une modification temporaire des capacités sensorielles, motrices et perceptives”, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). Elle peut aussi “altérer l’habileté manuelle ou la capacité à orienter son corps”, perturber le sommeil et générer des crises d’épilepsie.

Parmi les autres freins à la démocratisation du métavers, figure aussi ce qu’on appelle “l’effet Proteus”, c’est-à-dire le fait d’être affecté par sa propre représentation numérique. C’est d’ailleurs l’un des écueils relevés par l’équipe de recherche barcelonaise de Mel Slater dès 2017, lors d’une étude qui montrait pourtant que la réalité virtuelle diminuait, chez certains, l’angoisse de la mort.

Une étude d’Alexis Souchet, chercheur en neurosciences rattaché au CNRS, publiée en juin 2020 dans la revue Virtual Reality, indique que “les symptômes et effets indésirables de la réalité virtuelle — cinétose, fatigue visuelle, fatigue musculaire, stress et charge mentale — ne permettent pas d’envisager à court terme un usage prolongé des technologies immersives, notamment dans un contexte professionnel.” Dans son rapport, Camille François suggère donc de mettre en place un programme de recherche en ergonomie de la réalité virtuelle, “afin de mieux comprendre et maîtriser ces effets indésirables dans des situations de travail prolongé.”

Éthique et données : le grand flou

Au-delà de ces limites, la communauté médicale ne pourra faire l’impasse sur un autre point d’achoppement : la collecte des données et la préservation de la confidentialité des patients, au regard de l’éthique et de la déontologie, valeurs fondatrices des médecins. Car le métavers sera certainement capable de recueillir en masse de nouvelles données particulièrement sensibles, comme nos états émotionnels – par le biais d’ECG portatifs mesurant les ondes cérébrales – ou la trajectoire de notre regard – encerclé dans un casque VR.

Objet de convoitise et source d’inquiétudes, le métavers en santé est donc encore en plein chantier dans le champ de la santé. Il ne pourra toutefois pas être déployé sans le concours des soignants, seuls capables de maîtriser la technologie, pour prévenir les pathologies, améliorer les diagnostics et mieux suivre leurs patients, y compris à distance ou dans des déserts médicaux. Tout comme les chirurgiens pilotent aujourd’hui des robots infiniment précis et efficaces, le métavers sera peut-être, dans l’hôpital du futur, un nouvel outil au service des soignants.


Sources :

(1) Mission exploratoire sur les métavers, porté par Camille François – Adrien Basdevant et Rémi Ronfard, remis au Ministère de la Culture et au Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, octobre 2022.

(2) Un premier diplôme universitaire “santé en métavers” en 2023, septembre 2022, AP-HP.

(3)Effet Proteus et amorçage : ces avatars qui nous influencentJérôme Guegan, Stéphanie Buisine, Julie Collange, Dans Bulletin de psychologie, février 2017.

(4) “Réalité virtuelle, réalité augmentée : quels risques ? Quelles bonnes pratiques adopter ?”, ANSES, juin 2021.

(5) Le métavers pour la santé : comment pouvons-nous promouvoir la santé en ligne ? OMS, janvier 2022.