La télémédecine est-elle la consultation de demain ?

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La télémédecine bouleverse la pratique des médecins et leurs consultations, des professionnels de santé et des patients. La téléconsultation s’impose parfois dans les discours comme une solution pour lutter contre les déserts médicaux sur le territoire. Quelles en sont les conséquences sur les relations interprofessionnelles ? Sur le rapport aux soins ? Est-ce une évolution naturelle ?

Sylvie Morel, sociologue spécialisée dans la santé, chercheuse et maîtresse de conférences à l’université de Nantes répond à nos questions.

MSD – Avec la crise sanitaire, nous avons vécu l’avènement de la télémédecine comme un changement majeur dans le fonctionnement de notre système de santé. Quelles en sont les origines en France, est-ce une pratique récente ?

Sylvie Morel – La télémédecine n’est pas récente. L’histoire montre que l’idée d’appliquer la télémédecine au domaine de l’urgence sanitaire préhospitalière, a été défendue dès les années 1980 par le Pr Louis Lareng, considéré comme le père du Samu. (1) Il fut d’ailleurs à l’initiative de la création en 1989 de l’Institut Européen de télémédecine. Plus largement, les historiens diraient que des formes de télémédecine existent depuis longtemps dans le domaine de la marine avec l’usage de la radio sur les bateaux qui permet la téléassistance médicale en mer.

MSD – La télémédecine est-elle une évolution naturelle de notre système de santé ?

S.M. – Cela n’a rien d’une évolution naturelle. Il s’agit avant tout d’une évolution à la fois économique, culturelle mais aussi politique. Une attention au contexte politique permet de repérer que le discours de ˝l’innovation télémédecine˝ coïncide avec celui de la ˝crise˝ du système de santé. Selon ce référentiel politique, le virage ambulatoire se résoudrait grâce au virage numérique mais il paraît nécessaire de garder une attention critique sur les fins poursuivies par les politiques qui encouragent la télémédecine. Il semble par ailleurs important de replacer la notion d’usage/non-usage des outils connectés au coeur de l’analyse de la télémédecine. Ces outils, comme les stéthoscopes numériques ou les tensiomètres électroniques, peuvent être à l’origine de difficultés quant à leur diffusion, voire d’échec, en fonction de l’environnement socio-technique dans lequel on souhaite les introduire. Une analyse à chaud et un suivi des différentes formes de télémédecine (téléconsultation, télésurveillance médicale, télésurveillance,…) qui peuvent se déployer via ces outils connectés, doivent être réalisés afin de rester au plus proche des attentes et besoins des personnes concernées : comment les professionnels de santé, les personnes malades et leurs proches vivent et perçoivent l’arrivée de ces nouveaux outils connectés et nouvelles technologies ? Comment se les approprient-ils (ou non) ?

MSD – Avec la télémédecine, professionnels de santé et patients découvrent une nouvelle forme d’interaction et un nouveau parcours de soins. Comment est-ce que la téléconsultation et la téléexpertise modifient la relation entre les professionnels de santé ?

S.M. – La télémédecine bouleverse les relations entre les professionnels, du fait de l’existence de nouvelles formes de délégation du travail entre la profession médicale et les infirmiers, les aides-soignantes, les kinésithérapeutes ou encore les ambulanciers… Alexandre Mathieu-Fritz, chercheur et professeur de sociologie, spécialiste de la télémédecine, souligne l’importance des savoirs produits et transmis en télémédecine car ils entraînent de nouvelles coopérations professionnelles. (1) Néanmoins, la délégation de tâches et la circulation des savoirs cliniques sont à double tranchant : ils peuvent constituer pour les professionnels une possibilité de montée en compétences ou au contraire un frein, car ils redéfinissent parfois les limites des terrains de compétences, générant des conflits entre des groupes professionnels. Par exemple, la possibilité pour les ambulanciers de réaliser un ECG via une tablette connectée est controversée : d’un côté, des médecins ont accepté l’usage de cette fonctionnalité par les ambulanciers et se sont appropriés l’outil ; de l’autre, des médecins refusent cette forme de délégation, considérant qu’il s’agit d’un acte médical. L’innovation remet parfois trop fortement en cause l’ordre établi, ce qui peut contribuer à la difficulté de sa diffusion.

MSD – La télémédecine réinvente-t-elle le lien entre patient et professionnel de santé ?

S.M. – Une partie du savoir médical se déplace vers le patient, en particulier dans le cadre des maladies chroniques. Le patient participe en effet activement à l’élaboration du diagnostic en enrichissant les informations concernant le tableau clinique et son dossier médical. Comme le souligne Anne Mayère, professeure en sciences de l’Information et de la Communication, spécialisée dans la santé, ce travail des patients pose la question des inégalités sociales, de la capacité à faire ce travail et à faire usage de ces dispositifs. 2 La télémédecine bouleverse donc les frontières entre professionnels et patients. Cependant, à l’heure actuelle, les études montrent qu’en dépit de la modernité des dispositifs de e-santé, la télémédecine reste fondée sur un modèle médical traditionnel du patient et de la relation au patient.(2) La télémédecine s’est indiscutablement implantée dans le paysage sanitaire tant à l’hôpital qu’en libéral mais ne peut, à ce stade constituer la seule offre de soins car elle ne répond pas aux attentes et aux besoins de l’ensemble des acteurs du monde de la santé.


Définitions

Téléconsultation : consultation médicale à distance facilitée par les télécommunications et les nouvelles technologies.


Références :

(1) Gaglio G, Mathieu-Fritz A. Les pratiques médicales et soignantes à distance – La télémédecine en actes. Éditions La découverte, Réseaux
2018, n°207, p 9-24. Disponible sur https://www.cairn.info/revue-reseaux-2018-1-page-9.htm. [Consulté le 22/12/21].
(2) Mayère A. Patients projetés et patients en pratique dans un dispositif de suivi à distance – Le « travail du patient » recomposé. Éditions
La découverte, Réseaux 2018, n°207, p 197-225. Disponible sur https://www.cairn.info/revue-reseaux-2018-1-page-197.htm. [Consulté le 22/12/21].

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